Rompre l’os et sucer la substantifique moelle

Publié le par Zorba

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.


Une collègue, dans une Recette où j'avais atterri, après avoir tenté de me circonvenir et de me charmer, m'a rejeté d'un bloc, me traitant de "Rabelais".

Voyant que ce qu'elle prenait pour une insulte me réjouissait au contraire le coeur et l'esprit, elle n'eut de cesse de monter ses collègues contre moi.

C'est une Bretonne, avec un accent métallique aux consonances tudesques, baraquée comme un rugbyman.
Je suis loin d'être fluet moi-même, ceux qui me connaissent l'attesteront, mais là, elle me faisait franchement de l'ombre.

Sous prétexte qu'elle avait un bac+3, avait travaillé en Allemagne dans le domaine des ressources humaines, madame choisissait ses tâches, laissant les pensums à sa collègue qui n'était "que" bac+2. C'est ainsi qu'on se retrouvait avec des poursuites inutiles, car les acomptes n'ayant pas été saisis à temps, avaient "basculé".
Non contente de nous créer du boulot pour rien, elle venait en plus se plaindre...

Elle venait me donner des leçons de savoir-vivre; elle me répugnait.
Par son comportement obséquieux ou méprisant, mielleux ou fielleux; mais aussi par sa tenue. Elle était capable de porter 3 jours d'affilée les mêmes vêtements, en matière synthétique. Je ne vous raconte pas les miasmes corporels (pour les sous-vêtements, je n'y suis pas allé voir, mais un putois y aurait sans doute crevé).

Elle professait l'intellectualisme, était abonnée à Télérama; n'avouait lire Télé 7 jours que chez les débiles qu'elle visitait.
Elle eut voulu me donner des cours; j'aurais pu lui en apprendre.

Papelarde, elle était puante à tous points de vue. Mais elle me fournit aujourd'hui la matière de mon article.


Comme l'affirmait récemment une pub pour les livres, "non, Rabelais ne veut pas dire petit et costaud (râblé)".

"Céline est avec Rabelais l’écrivain le plus considérable car ils ont violé la langue française. Ils ont utilisé savamment, simplement et courageusement la langue-mère en y introduisant des audaces, des néologismes. Ce sont les deux écrivains qui ont le plus fait avancer la langue en la décorsetant." écrit Marcel Jullian.

Rabelais, François pour les intimes, commença sa carrière sous la robe des Franciscains au début du XVI° siècle.
Ordre trop austère pour lui qui vivait maritalement (ce qui l'enrichit d'une expérience du couple qu'il retraça dans ses oeuvres), il sollicita le Pape, afin de l'autoriser à rejoindre les Bénédictins, plus portés sur les oeuvres de l'esprit.

Devenu séculier, il s'intéressa à la Médecine, qu'il étudia à Montpellier.
Installé à Lyon, il publia sous pseudonyme (en fait un anagramme de son nom, Alcofribas Nasier), son Pantagruel en 1532, fortement inspiré par des contes et légendes de la région.
Le succès de cette oeuvre le détermine à y donner une suite: Gargantua en 1534, le Tiers Livre édité en 1546 sous son vrai nom, le Quart Livre entre 1548 et 1552, et un Cinquième Livre posthume en 1562.

Ses lectures des classiques latins et grecs, qu'il traduisit, forgèrent son Humanisme. C'est lui qui, notamment, décrit l'abbaye de Thélème, sorte de phalanstère avant l'heure.

Pris sous la protection des Du Bellay, il fait rire François Ier.
Correspondant avec Guillaume Budé et Erasme, son oeuvre est empreinte d'un grand humanisme, sous un torrent de rires sonores, et de bruits corporels. Pour certains, c'est un ivrogne et un jouisseur; pour d'autres un érudit et un travailleur infatigable. Sa verve rafraîchit la littérature de cette Renaissance un peu prout-prout du canon classique.

Voici ce qu'en dit Emile Chevalier en 1868: "Rabelais, le savant le plus complet, le penseur le plus profond, l'écrivain le plus habile du seizième siècle, Rabelais fut un homme heureux. Protégé par les rois et les grands, estimé des savants et des lettrés, aimé de tous, il se sentit assez fort pour attaquer les abus les plus imposants, les plus profondément enracinés, ceux mêmes que le bras séculier entourait d'une protection active, et il leur porta des coups dont ils ne se sont pas relevés. Ce contempteur de la Sorbonne, ce ferrailleur impitoyable qui, de son arme à deux tranchants, frappait à droite et à gauche, ici sur les «moines moinant de moinerie,» là sur les «demoniacles Calvins imposteurs de Genève», ce philosophe complétement émancipé s'éteignit dans son lit, tranquille et considéré, tandis que ses amis, de simples hérétiques, mouraient dans l'exil, comme Marot, ou sur le bûcher, comme Dolet. A peine au cercueil, il devient un personnage légendaire : son nom est dans toutes les bouches, son livre est entre les mains de tous. Pendant trois siècles, on le réimprime coup sur coup."

Jeune, l'Humanisme était un idéal pour moi. Devenir le parfait Honnête Homme de la Renaissance.
Cependant, l'étendue des sciences et connaissances actuelles est si vaste, que ce but est intangible.
En toute fatuité, je me reconnais flatté qu'on puisse me comparer à Rabelais.
J'ajoute que, comme avec Coluche ou Bigard, il faut savoir ne pas s'arrêter à des détails scabreux, pour découvrir le message (la moelle).


Et, pour votre plus grand plaisir, je vous offre le chapitre XII de Gargantua
(lien: Athena )

Comment Grantgousier congneut l'esperit merveilleux de Gargantua à l'invention d'un torchecul.

    Sus la fin de la quinte année Grantgousier retournant de la defaicte des Canarriens visita son filz Gargantua. Là fut resiouy, comme un tel père povoit estre voyant un sien tel enfant. Et le baisant & accollant l'interrogeoyt de petitz propos pueriles en diverses sortes. Et beut d'autant avecques luy et ses gouvernantes: esquelles par grand soing demandoit entre aultres cas, s'ils l'avoyent tenu blanc & nect? A ce Gargantua feist responce, qu'il y avoit donné tel ordre, qu'en tout le pays n'estoyt guarson plus nect que luy.

    Comment cela? (dist Grantgousier.)

    Iay (respondit Gargantua) par longue & curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal/ le plus seigneurial/ le plus excellent, le plus expedient, que iamais feut veu.

    Quel? dist Grantgouzier.

    Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement. Ie me torchay une foys d'un cachelet de velours de voz damoiselles: & le trouvay bon: car la mollice de la soye me causoyt au fondement une volupté bien grande. Une aultre foys d'un chapron d'ycelles, & feut de mesmes. Une autre foys d'un cachecoul, une aultrefoys des aureilles de satin cramoysi: mais la doreure d'un tas de spheres de merde qui y estoient, m'escorchèrent tout le darrière, que le feu sainct Antoyne arde le boyau cullier de l'orfebvre qui les feist: et de la damoiselle, qui les portoyt. Ce mal passa me torchant d'un bonnet de paige bien emplumé à la Souice. Puis fiantant darrière un buisson, trouvay un chat de Mars. D'icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcèrent tout le perinée. De ce me gueryz au lendemain me torchant des guands de ma mère bien parfumez de mauioin. Puis me torchay de Saulge/ de Fenoil/ de Aneth/ de Mariolaine/ de roses/ de fueilles de Courles, de Choulx, de Bettes, de Pampre/ de Guymaulves/ de Verbasce (qui est escarlatte de cul) de Lactues/ de fueilles de Espinards. Le tout me feist grand bien à ma iambe: de Mercuriale, de Persiguière, de Orties, de Consoulde: mais ien eu la cacquesangue de Lombard. Dont feu guary me torchant de ma braguette. Puis me torchay aux linceux/ à la couverture/ aux rideaux/ d'un coissin/ d'un tapiz/ d'un verd/ d'une mappe/ d'un couvrechief/ d'un mouschenez/ d'un peignouoir. En tout ie trouvay de palsir plus que ne ont les roigneux quant on les estrille. Voyre mais (dist Grantgousier) lequel torchecul trouvas tu meilleur? Ie y estoys (dist Gargantua) & bien tout en sçaurez le tu autem. Ie me torchay de foi/ de paille/ de baudusse/ de bourre/ de laine/ de papier: Mais

    Tousiours laisse aux couillons esmorche:

    Qui son hord cul de papier torche.

    Quoy? dist Grantgousier, mon petit couillon, as tu prins au pot? veu que tu rime desià.

    Ouy dea (respondit Gargantua) mon roy, ie rime tant & plus: & en rimant souvent m'enrime. Escoutez que dict nostre retraict aux fianteurs:

    Chiart
    Foirart
    Petart
    Brenous,
    Ton lard
    Chapart
    S'espart
    Sus nous.
    Hordous
    Merdous
    Esgous
    Le feu de saint Antoine te ard:
    Sy tous
    Tes trous
    Esclous
    Tu ne torche avant ton depart.
    En voulez vous dadventaige. Ouy dea, dist Grantgousier. Adoncq dist Gargantua.
    En chiant l'aultre hyver senty
    La guabelle que à mon cul doibs,
    L'odeur feut aultre que cuydois:
    Ien feuz du tout empuanty.

    O si quelqu'un eust consenty
    M'amener une que attendoys.
        En chiant.
    Car ie luy eusse assimenty
    Son trou d'urine/ à mon lourdoys.
    Ce pendant eust avecq ses doigtz
    Mon trou de merde guarenty.
        En chiant.
    Or dictez maintenant que ie n'y sçay rien. Par la mer Dé ie ne les ay faict mie, Mais les oyant reciter à dame grand que voyez cy, les ay retenu en gibbessière de ma memoyre.

    Retournons (dist Grantgousier) à nostre propos.

    Quel? (dist Gargantua.) Chier?

    Non, dist Grantgosier. Mais torcher le cul.

    Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussat de vin Breton, si ie vous foys quinault en ce propos.

    Ouy vrayment, dist Grantgousier.

    Il n'est, dist Gargantua, point besoing de torcher le cul, sinon qu'il y ayt ordure. Ordure n'y peut estre, si on n'a chié: Chier doncques nous fault davant que le cul torcher.

    O (dist Grantgouzier) que tu as bon sens petit guarsonnet. Ces premiers iours ie te feray passer docteur en Sorbone par dieu, car tu as de raison plus que d'aage. Or poursuyz ce propos torcheculatif, ie t'en prie. Et par ma barbe pour un bussart tu auras soixante pippes Ientends de ce bon vin breton, lequel point ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron.

    Ie me torchay après (dist Gargantua) d'un couvrechief, d'un aureiller, d'une pantoufle, d'une gibbessière, d'un panier. Mais o, le malplaisant torchecul. Puis d'un chappeau. & notez que des chappeaux les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres velouttez, les aultres tafetassez, les aultres satinisez. Le meilleur de tous est celluy de poil. Car il faict tres bonne abstersion de la matière fecale. Puis me torchay d'une poulle, d'un coq, d'un poulet, de la peau d'un veau, d'un lievre, d'un pigeon, d'un cormaran, d'un sac d'advocat, d'une barbute, d'une coyphe, d'un leurre, Mais concluent ie dys & maintiens, qu'il n'y a tel torchecul que d'un oyson bien dumeté, pourveu qu'on luy tieigne la teste entre les iambes. Et m'en croyez suz mon honeur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d'icelluy dumet, que par la chaleur temperée de l'oizon, laquelle facillement est communicquée au boyau cullier & aultres intestines, iusques à venir à la region du cueur & du cerveau. Et ne pensez poinct que la beatitude des heroes & semidieux qui sont par les champs Elysiens soit en leur Asphodèle ou Ambrosie ou Nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est selon mon opinion en ce qu'ils se torchent le cul d'un oyzon.

Publié dans Humour et philosophie

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